Hip Hop et violence

Suite aux récentes émeutes dans les banlieues françaises, les autorités allemandes s’interrogent quant à savoir si de tels débordements seraient possibles en Allemagne. Tracks a évoqué ce sujet avec plusieurs artistes, notamment avec les Saïan Supa Crew et voilà tout de suite le résultat.

Les banlieues française brûlent
Quand les rappeurs du groupe Saian Supa Crew abordent les conditions de vie des banlieues françaises, ils savent de quoi ils parlent : c’est là qu’ils ont grandi. « Blow Up », leur dernier album évoque les petites joies et les grandes détresses des hommes et des femmes reclus dans les ghettos, en marge de la société. Les émeutes que la France a connues donnent lieu à des interprétations diverses. Les uns parlent d’une intifada islamiste en Eurabia, et fustigent l’échec de la politique d’intégration. D’autres tentatives d’explications soulignent la situation d’apartheid et les injustices sociales.

Féfé – Saian Super Crew : "Maintenant on n’est pas d’accord qu’on brûle les voitures, ce n’est pas ça qui fait avancer les choses, concrètement en France. Ca c’est sûr. Mais le problème c’est que, maintenant on nous filme, on nous demande de parler des banlieues, justement parce que ça brûle. Il faut du feu, il faut du sang pour que les gens réagissent en France. C’est quand même dramatique. La situation n’est pas nouvelle, ça fait des années... Si on parle d’intégration à qui que ce soit d’entre nous ici, c´est ridicule. On est français."

Changement de décor - Berlin, Neukölln
Neukölln , une banlieue de Berlin, est également en état d’alerte. Ici, les voitures ne brûlent pas, la foule ne célèbre pas un imam, elle salue Ibrahim Tatlises, chanteur turc et superstar en Allemagne. Mais pour le reste, la réalité est aussi triste qu’en France et les problèmes structurels sont les mêmes. Face à l’échec scolaire ou à la difficulté à trouver un boulot ou un stage, les ados se passent leur désarroi comme ils peuvent, dans la rue. Exemple, les jeunes du groupe de rap « R44 ». Pendant des mois, ils ont terrorisé le quartier, multipliant les bastons et les agressions sexuelles. A coups d’ateliers foot, de discussions et de conseils, les travailleurs sociaux du coin essaient de les sortir de la marginalité. Ce que les jeunes de R44 veulent avant tout, c’est la reconnaissance et la dignité. La pire des choses, pour eux, c’est de passer pour des victimes. Dans l’incapacité d’expliquer et de gérer leur propre impuissance, ils retournent leur colère dans leurs mots et leurs actes contre les soi-disant faibles : les homos, les handicapés et les femmes.

Les racines du problèmes ?
L’éducation semble être le seul moyen d’enrayer l’absence de perspective et de la violence. Une mission dont les gouvernements ne sont toujours pas parvenus à s’acquitter, du côté allemand, comme du côté français.

Féfé – Saian Super Crew : "S’ils se sentaient vraiment inscrit dans cet état, voter, faire évoluer cette société quelque part. Pourquoi aller brûler une crèche, c’est ta crèche aussi. Rien ne leur appartient. Rien n’est à eux. Qu’est ce qu’ils font là? On ne les calcule pas. Ils vont chercher du boulot: Allez, dégage! A L´école, on les oriente: Vas aux ZEP (Zone d´éducation prioritaire), au LEP (lycée d´enseignement professionnel), tout ce que tu veux, aux Zoo même. Fais ton bouffon. Moi je suis persuadé que c’est ça le fond du problème."

Flirt avec l’extrême droite
Bushido est lui aussi originaire de Berlin Neukölln. Son succès est la preuve qu’il est possible de s’en sortir. Son image, il l’a calquée sur celles des stars américaines du gangsta rap. Dans le hiphop, les textes qui font l’apologie de la violence et un CV de repris de justice sont d’excellents arguments de vente. Son dernier album porte le titre peu équivoque de « Ennemi public numéro 1 ». Dans le rap, la colère et les provocations sont savamment calculées par les stratèges en marketing et en communication. En d’autres termes, pour avoir du succès, Bushido est condamné à se comporter comme un sauvage, et donc à alimenter les préjugés racistes. Les attitudes de Bushido plaisent aux ados. Mais du côté de l’extrême-droite, on commence également à s’identifier à lui.

Il y a un an, ils étaient encore côte à côte sur scène. Entre-temps, le rappeur Fler, à force de courtiser les néo-nazis en leur agitant des symboles fachos, a réussi à se faire remarquer par l’extrême droite. Certains journalistes n’ont pas hésité à dire que la violence des jeunes n’est que le reflet de la soi-disant barbarie des pays d’origine des immigrés. Fler est la preuve vivante que c’est absurde.

Bushido (à propos de Fler) : "Moi je suis arabe, je suis un dur. Mais Fler, il est allemand. Alors, qu’est-ce que vous voulez qu’il fasse ? Qu’il dise « Moi, je suis allemand, donc je suis mou ». Avec ça, il peut faire de la variété, mais pas du rap. En tant que rappeur, la seule fuite en avant possible, c’était de dire : « Je suis fier d’être allemand »."

Voilà comment le hiphop et sa sublimation de la violence ont été récupérés par les nazis. Un mélange qui ne promet rien de bon, car en Allemagne, l’extrême droite ne sait que trop bien à quelles manipulations idéologiques peut servir la frustration une fois qu’elle est associée à l’absence de perspectives.

L'esprit Hip Hop
Vicelow, Saian Super Crew : "C’est dommage, qu'aujourd’hui il y ait des jeunes qui ne puissent pas être toucher par l’ essence du Hip Hop. Qui font du Rap français à la française. Qui parle de la prison, du ghetto. Il faut en parler, mais il n’y a pas que ça. Ca tue l'art, je trouve. Ca tue la base du Hip Hop."

Le dernier album du Saian Supa Crew prouve heureusement qu’il est également possible de lutter contre l’injustice avec un peu de sens critique, de l’engagement, de l’humour et de l’autodérision. Le message de « la patte », le clip actuel du Saïan est simple : « que tu saches danser ou pas, que tu sois black, blanc, beur ou juif, viens, on va danser et s’éclater ensemble ».



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